34

Elvis Cole

 

 

Lorsque Cole quitta la planque, il pensait à Yanni.

Janic « Yanni » Pevic était blanc comme neige. En se renseignant sur le numéro de plaque de son F-150 fourni par Pike, Cole avait appris que le véhicule était enregistré au nom d’un certain Janic Pevic. Le syndic de l’immeuble lui avait confirmé que le titulaire du bail de son appartement s’appelait aussi Janic Pevic – en précisant que M. Pevic était un excellent locataire. Cole avait ensuite contacté un ami du commissariat de Hollywood, qui lui avait dit que le casier de M. Pevic était vierge. Cole avait transmis ces informations à Joe Pike sans se donner la peine de creuser plus avant, mais il s’était mis à douter après leur visite chez Grebner.

Ils étaient désormais confrontés à deux versions différentes et incompatibles, ce qui signifiait que l’un des acteurs principaux de l’affaire mentait.

Cole monta à Studio City par Coldwater Canyon et se rendit à l’adresse de Yanni. Rina leur avait dit qu’il était au travail, mais Cole ne savait pas et ne se souciait pas particulièrement de savoir si c’était ou non la vérité. Le F-150 n’était pas à sa place. Après s’être garé sur le parking visiteurs, Cole rejoignit à pied l’appartement.

Il commença par frapper, puis sonna. En l’absence de réponse, il crocheta la serrure et se faufila l’intérieur.

— Hé, Yanni ! Rina est en bas, dans la voiture !

Juste au cas où.

Pas de réponse : il n’y avait personne.

Cole referma la porte à clé derrière lui et inspecta rapidement la chambre. C’était un petit appartement, un deux-pièces, mais qui donnait l’impression d’être habité, bien réel. Cole fouilla la salle de bains, les tiroirs de la commode, et regarda sous le lit. Il ne découvrit rien d’insolite ni de compromettant, rien non plus qui indiquait que Yanni avait pu mentir. Il ne trouva aucun objet à caractère personnel, ce qu’il jugea étrange – pas la moindre photo de famille, aucun souvenir, rien qui renvoie à une histoire intime. Alors qu’Ana Markovic avait conservé son album scolaire et des photos de ses amies, Yanni n’avait rien.

Cole revint au séjour et entra dans la cuisine. Le plan de travail et l’évier étaient encombrés de vaisselle sale. Cole dénicha un rouleau de sachets en plastique sous l’évier, prit un verre droit, le glissa à l’intérieur du sachet, et ressortit. Yanni Pevic n’avait pas de casier, mais peut-être Yanni Pevic était-il quelqu’un l’autre.

Cole appela John Chen de sa voiture et lui exposa la situation.

— Comment voulez-vous que je vous fasse ça en douce, avec le monde qu’il y a ici ? pleurnicha Chen.

— Vous trouverez bien une solution. J’arrive.

— Ici ? Vous venez ici ? Non, surtout pas !

— Retrouvez-moi dehors.

Le trajet jusqu’à la SID ne prit qu’un quart d’heure à Cole, un laps de temps que John Chen passa sans doute entièrement à poireauter devant l’immeuble. Quand Cole approcha de lui, Chen se dandinait comme un gamin pressé d’aller pisser. Il ne se détendit qu’en voyant le verre.

— Dites donc, c’est de la balle, cet échantillon.

Les empreintes digitales étaient parfaitement visibles sur les parois.

— Ouaip, fit Cole. Pas besoin de vaporiser de la colle dessus ni de vous lancer dans des trucs compliqués. Contentez-vous de me relever tout ça et de voir ce que ça donne.

— Vous voulez aussi que je vérifie du côté d’Interpol ?

— C’est ça, Interpol. Je serai dans ma voiture.

— Quoi, vous allez attendre ?

— Je vais attendre. Ça ne va pas vous prendre longtemps, hein, John ? Je vous demande juste de voir ce que ça donne.

Chen décampa. Il n’aurait qu’à déposer de la poudre dactyloscopique sur le verre, décoller les empreintes à l’aide d’un adhésif, et scanner le tout dans le système Live Scan. Quelques minutes lui suffiraient pour obtenir une touche – ou non.

De retour dans sa voiture, Cole téléphona à Sarah Manning. La fille aux mèches violettes ne lui avait pas encore fait signe, et il regrettait maintenant de ne pas avoir pris son numéro de téléphone. Son appel aboutit malheureusement sur la boîte vocale de Sarah.

— Salut, Sarah, c’est Elvis Cole. Dites, je n’ai aucune nouvelle de Lisa Topping. Pourriez-vous me rappeler pour me dire où la joindre ? Merci d’avance.

Cole lui laissa son numéro de portable et raccrocha. Il regarda l’heure. Il n’attendait que depuis huit minutes, et Chen risquait d’en avoir pour une éternité.

À défaut d’autre chose, Cole se mit à penser à Grebner. Celui-ci avait clairement fait vaciller leurs certitudes avec son histoire sur Jakovic, qui paraissait d’autant plus plausible que Rina avait volontiers admis qu’elle le connaissait. Les deux versions étaient crédibles, mais Cole savait d’expérience que les meilleurs menteurs sont toujours crédibles et que les meilleurs mensonges possèdent une grande part de vérité. Ils avaient d’un côté Grebner et sa villa de partouzeur dans les collines, et de l’autre Rina, qui prétendait avoir participé à ses fêtes avec d’autres prostituées serbes pour que Grebner et ses potes puissent se trémousser avec des filles qui leur inspiraient confiance.

À force de se demander s’il existait un moyen de démêler le vrai du faux, Cole pensa qu’il réussirait peut-être à se procurer les informations nécessaires auprès d’une autre de ces prostituées.

Il n’avait pas les rapports de police sous la main mais les dates des arrestations de Rina étaient inscrites dans son carnet. Il téléphona donc au bureau du procureur de district. Il eut affaire à trois fonctionnaires successifs et passa près de vingt minutes en ligne avant de tomber sur un interlocuteur capable de retrouver le numéro du dossier et d’identifier le procureur adjoint qui en avait eu la charge.

— Il semblerait que ce soit Elizabeth Sanchez.

— Pourrais-je savoir quel poste elle occupe actuellement et où je peux la joindre, s’il vous plaît ?

Le procureur adjoint Elizabeth Sanchez était en poste au tribunal de Playa del Rey, au sud de l’aéroport international de Los Angeles.

Cole s’attendait à tomber sur une boîte vocale, mais une voix de femme lui répondit.

— Lauren Craig.

— Excusez-moi de vous déranger. Je cherchais à joindre Elizabeth Sanchez.

— Ne quittez pas, je crois que je peux…

Cole l’entendit appeler. Il y eut ensuite des sons étouffés d’appareil qu’on repose, et une autre voix finit par s’élever au bout de la ligne :

— Liz Sanchez, j’écoute.

Cole se présenta, lui donna la date et le numéro du dossier, et expliqua qu’il avait besoin de connaître les noms des autres prostituées interpellées lors du coup de filet.

Sanchez éclata de rire.

— Ça remonte à presque six ans. J’étais encore au deuxième échelon. Vous ne pensez quand même pas sérieusement que je me souviens de leurs noms.

— J’espérais que cette histoire vous aurait marquée, vu la nature de l’opération.

— Un coup de filet des mœurs, vous dites ?

— Sur un réseau de prostitution. Les filles travaillaient pour le milieu serbe.

— Ah. D’accord, ça me dit quelque chose. Ça s’est passé du côté des studios d’enregistrement de CBS. La brigade des mœurs de Hollywood Nord avait embarqué treize ou quatorze filles. Dans le cadre d’une opération montée conjointement avec l’OCTF[8].

— C’est ça.

— Les Serbes. Oui, bien sûr. Ils avaient des appartements de passe dans plusieurs immeubles et tellement de filles autour de la piscine qu’on se serait cru à la villa du patron de Playboy. Que je ne connais pas, d’ailleurs.

— Exactement. J’aurais besoin de les interroger sur certains événements ayant eu lieu à l’époque.

— Ça vous dérange si je vous demande de quoi il s’agit ?

— D’un pakhan serbe, Michael Darko. Darko est à la tête du gang qui faisait travailler ces filles.

— Darko…, répéta Sanchez.

— Oui. Il avait vraisemblablement mis un de ses lieutenants à la tête du réseau, mais c’était lui le patron. Je me pose des questions à son sujet, et ces filles pourraient peut-être y répondre.

Un silence pensif tomba sur la ligne.

— Ça ne devait pas être cet homme, dit-elle. Je ne crois pas qu’il s’appelait comme ça.

Ce fut au tour de Cole d’hésiter :

— Quoi, Darko ?

— Je ne crois pas.

— Grebner, alors ?

— Attendez un peu. Les gars de l’OC n’ont pas du tout aimé la manière dont ça s’est terminé. Les flics des mœurs ont fait du bon boulot – ils ont embarqué treize prostituées – mais les costards de l’OC étaient furax. Ils espéraient remonter jusqu’à la tête du réseau, mais aucune de ces filles n’a voulu coopérer.

— Si ce n’était pas Darko, ce devait être Grebner.

— Non. Ça me revient, il s’appelait Jakovic. C’est cet homme-là qu’ils voulaient coincer. Les filles lui appartenaient.

— Jakovic.

— C’est ça. Les gars de l’OC s’amusaient à déformer son nom. C’était tout le temps Jaduconvic, Jakop’titebite, Jenculovic, ce genre de vanne.

— Vous me dites que ces prostituées travaillaient pour Milos Jakovic ?

— Absolument. C’est même pour ça que l’OC a organisé cette descente. Ils voulaient Jakovic. On a mis treize prostituées en garde à vue, et aucune – pas une seule – ne l’a balancé.

— Merci, Liz. Merci de votre aide précieuse.

Cole raccrocha. Il contempla le ciel vide et s’étonna, pour la énième fois, de la capacité qu’avaient certaines personnes à mentir.

Son portable sonna. Il prit l’appel, d’humeur sombre et l’esprit au ralenti.

Une voix de jeune femme s’éleva à une distance infinie :

— Monsieur Cole ? Ici Lisa Topping. Sarah Manning m’a appelée. Il paraît que vous voulez me parler ?

Lisa Topping avait été la meilleure amie d’Ana Markovic, et elle savait des choses que tout le monde ignorait.

Règle N°1
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